Les manuels de marketing et de traductologie comportent une section officieuse sur la façon dont un mot qui fait mouche chez soi devient une anecdote sur un marché étranger. Certaines de ces histoires se racontent depuis des décennies, bien qu'une partie d'entre elles ne soit pas réellement étayée. Examinons quelques cas connus et voyons quelles leçons on peut en tirer aujourd'hui, alors que les entreprises se tournent vers l'international.
Pourquoi on se souvient des échecs pendant des décennies
La mémoire humaine retient mieux les situations cocasses que les solutions réussies. Un slogan publicitaire qui fonctionne ne fait l'objet d'aucune conversation. S'il déclenche le rire, on le raconte lors de conférences, dans des articles et pendant des cours. De plus, une erreur de traduction se comprend d'emblée, sans connaissances particulières, et elle touche à la fois à l'étonnement et à la gêne.
Il existe aussi une raison professionnelle. La traduction paraît simple jusqu'au moment où l'on se heurte aux sens familiers des mots, au jargon sectoriel, aux nuances régionales et aux associations culturelles. C'est pourquoi les échecs illustrent bien le fait que la traduction et la localisation reposent sur le contexte, et non sur la simple substitution de mots par un dictionnaire.
Publicité et marques : des slogans qui sonnaient autrement
L'exemple le plus célèbre dans le monde des marques concerne Coca-Cola en Chine. L'histoire selon laquelle les premières transcriptions du nom donnaient quelque chose comme « mordre une tête de cire de tétard » est souvent racontée, et l'exactitude de cette version fait débat. En revanche, il est établi que l'entreprise a retenu le nom 可口可乐 (kěkǒu kělè). Il sonne de façon proche de l'original et évoque l'idée de « savoureux et joyeux ». C'est une localisation réussie, qui a conservé la sonorité tout en ajoutant du sens.
Le cas de KFC est comparable : le slogan « finger-lickin' good », dans ses traductions chinoises, est souvent décrit comme « mange tes doigts ». Toutefois, les versions précises de cette traduction et leurs sources ne sont généralement pas citées dans ces récits. Il convient donc de se montrer prudent avec cette histoire. Ce qu'elle montre surtout, c'est qu'une marque connue prend un risque lorsqu'un texte est traduit sans relecture par un locuteur natif.
Un exemple réel et bien documenté concerne le véhicule japonais Mitsubishi Pajero. Dans les pays hispanophones, où le mot pajero possède un sens familier lié à un vocabulaire indésirable, le modèle a été commercialisé sous le nom de Montero. C'est un cas typique : un nom sans problème dans un environnement linguistique peut sonner de manière malheureuse dans un autre, et la marque est alors contrainte de le changer pour ce marché.
Politique et diplomatie : des mots compris de travers
Les formules diplomatiques font l'objet d'une traduction particulièrement attentive, et pourtant les erreurs ne manquent pas. L'exemple classique est la déclaration de Nikita Khrouchtchev « Nous vous enterrerons ». En russe, cette expression signifiait la conviction que le système socialiste survivrait au capitalisme, et non une menace directe. Dans la presse occidentale, la phrase a été perçue comme une menace de guerre, et cette interprétation s'est durablement imposée. Le problème ne tient donc pas seulement aux mots, mais aussi au contexte dans lequel la phrase a été prononcée, et au fait que son auditoire ne le connaissait pas.
Une autre histoire bien connue est le discours de John Kennedy à Berlin, où il a dit « Ich bin ein Berliner ». On croit largement que le mot Berliner désigne un beignet, et que la phrase était donc comique. Les linguistes relèvent généralement qu'il s'agit d'un mythe : les Allemands ont compris la phrase correctement, et son sens était clair sans explication. Néanmoins, l'histoire est devenue un exemple pédagogique de la facilité avec laquelle on adhère à une version séduisante, même lorsqu'elle n'est pas étayée.
Cinéma : titres de films et sous-titres
L'industrie cinématographique sait sans doute mieux que quiconque que le titre d'un film constitue une tâche marketing à part entière. La traduction littérale ne fonctionne souvent pas : elle peut être incompréhensible, peu harmonieuse ou ne pas rendre le genre. C'est pourquoi les mêmes films sortent sous des titres différents selon les pays.
La Russie en fournit un exemple avec « Pulp Fiction », qui est sorti dans le réseau russe sous le titre « Криминальное чтиво » (« Lecture criminelle »). La traduction n'est pas littérale, mais le jeu de mots autour de « chtivo », qui désigne une lecture populaire et facile, a rendu le rapport au genre et est devenu une partie du code culturel. « Die Hard » est devenu « Крепкий орешек » (« Une noix dure à casser ») dans le même réseau, et ce titre s'est imposé précisément parce qu'il sonne naturellement et joue sur le caractère du héros.
Les sous-titres forment un domaine à part. Les erreurs y naissent des abréviations, des expressions idiomatiques et des plaisanteries qui ne peuvent être transposées mot à mot. Le traducteur de sous-titres travaille dans des contraintes strictes de durée et de longueur de ligne, si bien que chaque mot doit être à sa place. Un bon sous-titre passe inaperçu, tandis qu'un mauvais gêne le visionnage.
Légendes et mythes : ce qui n'est pas confirmé
Certaines histoires célèbres circulent d'article en article, mais se révèlent être des mythes lorsqu'on les vérifie. La plus connue concerne la Chevrolet Nova en Amérique latine. On affirme que le nom Nova sonnerait en espagnol comme no va (« ne marche pas »), et que les ventes se seraient effondrées. Pourtant, les données de vente de ce modèle dans la région ne confirment pas ce scénario, et la version elle-même a très probablement été inventée. C'est un bon exemple de la manière dont une belle histoire devient un cas d'école, alors même qu'elle est difficile à vérifier.
On rattache aussi à la catégorie des mythes l'histoire selon laquelle la traduction chinoise du slogan « Come alive » de Pepsi aurait donné « Ramener ses ancêtres d'entre les morts ». Cette version est largement répandue, mais elle ne repose sur aucune preuve fiable. Il en va de même pour l'histoire des stylos Parker, souvent présentée comme un exemple de mot « enceinte » dans la traduction espagnole d'une publicité : il s'agit d'un récit, et non d'un fait documenté.
La conclusion est simple : si une histoire est trop drôle, il faut remonter à la source. Pour une entreprise, cela n'est pas qu'une affaire de curiosité. Si vous citez un tel exemple lors d'une réunion ou dans une présentation, vous risquez de paraître peu crédible.
Comment éviter de finir dans un manuel
Ce que ces histoires apprennent avant tout, c'est qu'une erreur de traduction coûte plus cher que la traduction elle-même. Renommer un produit, refaire un emballage, retirer une campagne publicitaire, perdre la confiance du public : tout cela coûte bien plus cher qu'une relecture de texte par un professionnel.
Voici quelques démarches pratiques :
Une traduction professionnelle de qualité a un coût, mais ce coût est rentabilisé lorsque votre message convainc autant que dans la langue d'origine. Une erreur relevée dans un manuel coûte presque toujours plus cher qu'une vérification effectuée avant le lancement.
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